« Bébé, mange la nourriture sortie des champs de grand-mère »

Au Cameroun, un enfant sur trois souffre de malnutrition chronique.  Pour lutter contre ce fléau, des farines et bouillies pour enfants, faits à base de produits locaux, sont mis sur le marché.

Jessica, sept mois et six jours, babille dans les bras de sa mère. Vêtue d’une robe rose bonbon et chaussée de petites ballerines blanches, un bavoir noué au cou, le bébé regarde avec insistance le bol de bouillie fumant qu’Irène Nanfack vient de poser sur la table. La composition de cette « recette extra» ? « Un mélange de bouillie de maïs, soja et arachides », souffle la jeune femme de 34 ans, mine fatiguée. Depuis deux mois, Irène nourrit Jessica avec cette bouillie locale. Elle alterne avec le lait maternel.    

A trois mois, Jessica pleurait après les tétées. « Je voyais bien qu’elle n’était pas rassasiée. Mais, j’avais peur de lui donner n’importe quoi», avoue Irène. En fait, cette vendeuse de fruits de saison n’avait ni les moyens d’acheter les laits et céréales pour bébés importés vendus en pharmacie, encore moins de consulter un pédiatre. Elle avait surtout peur de perdre Jessica, son « premier bébé vivant », comme elle avait perdu le 4 avril 2014 à 11 h 43 minutes, Kevin, sept mois et 17 jours, mort d’une « malnutrition», selon le médecin.

Un enfant sur trois malnutri au Cameroun

Les yeux larmoyants, Irène baisse pudiquement la tête et lâche comme pour s’excuser : « je lui donnais trop la bouillie de maïs, sans lait et rien d’autre que je fabriquais. Il a fait la diarrhée et il est mort. Mes seins étaient pauvres car, je n’avais presque rien à manger. Le père de mon bébé m’avait abandonné ». Avant et durant sa 2ème grossesse, elle a économisé. Désormais, elle équilibre ses propres repas. « J’ai même encore de l’argent de côté », sourit la jeune femme, un brin mystérieuse. Le regard débordant d’amour devant son nourrisson en « bonne santé » qui avale goulument sa bouillie, elle chante une berceuse : « Mon bébé. Bébé, mange la nourriture sortie des champs de grand-mère…».  

Depuis plus d’une décennie, les statistiques sont alarmantes au Cameroun: un enfant sur trois souffre de malnutrition chronique. Comme Irène Nanfack, nombreuses sont les femmes qui pleurent la perte d’un bébé, mort avant l’âge de 5 ans. Ces mamans n’ont pas les moyens d’acheter les laits, farines et autres céréales, le plus souvent importés d’Europe. Pour lutter contre cette mortalité infantile, des initiatives foisonnent: de jeunes entrepreneurs fabriquent des aliments pour bébés à base des produits locaux, « 100% camerounais ». Dans un pays où l’agriculture occupe plus de 50% de la population, leur objectif  est de briser le monopole des multinationales comme Nestlé.   

Soja, maïs, arachides, légumes…

Mère de deux enfants, Pascaline Nenda est à la tête de Lamana Cameroun, entreprise de production qui commercialise la marque Blesolac, « première céréale infantile instantanée produite au Cameroun ». A la naissance de sa fille, la jeune maman n’avait pas d’argent pour acheter la nourriture pour bébé. « J'ai moi même composé une recette de céréales qui à ma grande surprise, assurait non seulement sa croissance mais sa santé. J'ai alors décidé de faire bénéficier aux autres nourrissons et enfants en bas âge », explique-t-elle. L’entreprise écoule 150 kg de Blesolac, marque « agrémentée » par le ministère de Santé Publique, chaque semaine. Ces céréales sont faites à base de blé, de soja et de lait.   

« Du nouveau-né au nourrisson de six mois, l’alimentation devrait être exclusivement du lait. Que ce soit le lait maternel ou artificiel. Ou alors le lait maternel et artificiel car de 0 à six mois, les enzymes nécessaires produits par le tube digestif capables d’émulsionner les grosses molécules comme la farine ne sont pas encore présentes. Nous recommandons l’utilisation de ces farines, bouillies et céréales à partir de six mois », insiste le Dr Fouekeng, qui se réjouit de cet intérêt des nationaux pour l’alimentation infantile.

 « Nous avons tout surplace des céréales et tubercules aux légumes et fruits. Je pense qu’il faut les encourager, les canaliser et réguler le secteur de tel sorte que les règles d’hygiène, salubrité et santé soient respectées», ajoute le pédiatre du centre medico-pédiatrique « Beau Bébé » de Douala, capitale économique. Thierry Nyamen, PDG de NTFoods société « leader dans la fabrication des farines infantiles » au Cameroun, qui commercialise les bouillies Tanty, a misé dès le départ sur le facteur « santé et bien-être exclusifs des bébés ».

« Je commence à la base. Dès l’achat des produits agricoles à transformer comme  le soja, le maïs, les arachides, je m’assure qu’ils sont de très bonne qualité, faits sans produits toxiques, nous confiait-il en 2016. Une fois à l’usine, ils sont nettoyés. Nous respectons à la lettre les mesures de santé, d’hygiène et d’environnement. C’est notre marque de fabrique. Le ministère de santé publique nous a reconnus dans ce sens  ». Une « marque » qui lui a permis de passer d’un capital de départ de 150 000 F. Cfa à plus de 500 millions, en  une quinzaine d’années. « Nos bouillies sont nutritifs et le gouvernement camerounais nous a fait confiance en commandant 12 000 seaux de bouillies de 4 kg ». 

Pour Gérard Epie, opter pour l’alimentation infantile « cinq étoiles », constituée de féculents, protéines animales et végétales, fruits et légumes, est l’essentiel. Le nutritionniste est formel : l’important est le respect des règles d’hygiènes car les entrepreneurs peuvent rencontrer trois types de problèmes. Contaminant physique : particules dans les farines, bouillies et céréales. Chimique et biologique: des microorganismes présents dans les aliments. « Il faut contrôler encore et encore, jusqu’à l’eau utilisée », dit-il.  

Au sein de Pek Baby nutrition, des agronomes, médecins, nutritionnistes… « chevronnés » travaillent en « synergie » pour mettre sur pied des poudres céréalières, repas complets et bouillies infantiles à base d’igname, patate, œufs, tomates et légumes locales telles le Folong, le Zom… riches en vitamines. « J’ai compris que le problème de malnutrition infantile était beaucoup plus lié à la mauvaise utilisation des aliments disponibles plutôt qu’à un manque d’aliments. Depuis lors, J’ai décidé de consacrer mon temps à résoudre ce problème et à montrer comment on peut combiner et bien utiliser les aliments disponibles chez nous pour prévenir ce fléau », jure Etienne Parfait Pek Pek, le promoteur.

« Huit fois moins chers que les importés »

En dehors du critère « santé », les entrepreneurs misent sur le prix: vendus le plus souvent entre 250 F. Cfa et 3000 F. Cfa, selon les grammages, leurs produits coûtent beaucoup moins chers que les importés. « C’est huit fois moins chers que ceux qui viennent de France et autres pays d’Europe », assure Eliane, une mère de trois enfants, au sourire contagieux.  De plus, les conditionnements « n’ont rien à envier aux autres », poursuit-elle. Les entrepreneurs locaux pourront-ils donc concurrencer les multinationales? Pas sûr, dans un pays où de millions de personnes vivent avec moins d’un dollar par jour. 

«Les produits sont relativement moins chers. Mais, cette population locale ne peut pas s’offrir ce produit artificiel (…) », analyse Valentin Njoh Dibokwe. L’anthropologue, précise tout de même que ces aliments infantiles sont une nouvelle « modernité». Qui crée une nouvelle vision, une « nouvelle culture » car, «  On veut se sentir à la pointe et sur le plan culturel, ça va diminuer la culture ancienne qui voulait que l’enfant soit allaité au sein ». Valentin Njoh Dibokwe pense cependant qu’en allant dans les hôpitaux, les entrepreneurs pourront mieux atteindre les femmes. Ce qu’ils n’hésitent pas à faire pour sensibiliser et encourager les mamans à nourrir leurs enfants « localement ».

« Chaque année, je fais accoucher au moins 210 femmes. La moitié n’a même pas d’argent pour acheter des couches. Je les encourage à acheter les aliments locaux », explique Sophie, sage-femme de 46 ans, qui porte pourtant une blouse estampillée d’une marque de céréales d’une multinationale. « C’est un don », lâche-t-elle, prétextant un rendez-vous soudain pour clore l’entretien. « Mon rêve est de construire la première industrie Camerounaise de production des céréales infantiles instantanées pour faciliter l'accès à la nutrition infantile pour assurer la croissance des nourrissons », avoue Pascaline Nenda qui rêve aussi d’avoir des machines adéquates. Comme les autres.          

Josiane Kouagheu

Agriconseil du mois

Quand vous voulez vous lancer dans l'agriculture, si vous le voulez vraiment, lancez-vous. De nombreuses personnes vont tenter de vous décourager. Foncez en cherchant toujours à apprendre sans avoir peur d'échouer. Faites de l'agriculture votre métier et vous ne manquerez jamais de rien», Carine Poupoum, 33 ans, jeune agricultrice à l'Est du Cameroun. Elle épargne 500 000 F. Cfa par an grâce à la terre.